Joseph Hecht en plus d’être un artiste peintre graveur était également un intellectuel avec un bon bagage intellectuel, parlant plusieurs langues, bon joueur d’échecs, maniant les idées et les concepts. Il est un des grands artisans du renouveau de la gravure au burin du XXème siècle.
1891-1914: en POLOGNE

Jozef Mojzesz HECHT est né le 14 décembre 1891 dans la ville industrielle de Lodz, grand centre industriel mais aussi artistique, scientifique et littéraire. Lodz faisait alors partie du « Royaume du congrès » parfois appelé « Pologne du congrès » qui était une entité politique sous contrôle russe depuis 1815. Il était le fils de Samuel Nuchem Hecht tailleur et marchand de vêtements et de Liba Hecht née Kaufmann. Il était donc russe et juif de naissance.
La famille était modérément riche Il avait deux sœurs, Pessa et Tauba. La famille était juive pratiquante. Ils habitaient 23 rue Mikolajewska (maintenant rue Sienkiewicza). Un de ses grands-pères était d’origine espagnole et c’est sans doute de lui qu’il tiendra cette exubérance et le fait de parler autant avec les mots qu’avec les mains.
Il fait de solides études générales tout en dessinant pour lui-même. Il commence le dessin à 6 ans et cette passion ne le quittera plus.
Il effectue son service militaire dans un régiment du Tsar puis revient vite à Lodz probablement en tant que soutien de famille.

A 18 ans en 1909 et jusqu’en 1914, soutenu par sa mère et ses deux sœurs, il étudie les Beaux-Arts sous la direction de Wojciech Weiss (peinture) et Joseph Pankiewicz (gravure). Il y reste cinq ans et passe brillamment plusieurs concours.
Même s’il ne l’a pas formellement encouragé, son père lui apportera son soutien financier en particulier pour ses voyages.
Il remporte de nombreux prix et plusieurs mentions honorables lors de ses études. Avec le soutien de sa famille et ayant de plus obtenu une bourse de Peinture (équivalent d’un Grand Prix Français), il séjourne à Rome entre 1911 et 1913. Il y apprendra l’italien en plus du russe, du polonais et de l’allemand qu’il possédait déjà. Il visIte également Capri en 1913 (qui le fascinera), Vienne en 1911 et Berlin en 1914.
Il ne retourne que brièvement à Lodz du fait de la surveillance de la police politique tsariste, l’Okrana. En effet, Lodz était un repère de nationalistes polonais parfois révolutionnaires.
Elève brillant, il obtiendra une médaille de bronze en 1912 et 1913, puis d’argent en 1913 et 1914 en peinture et en art graphique.
C’est également un intellectuel enthousiaste fréquentant la jeunesse dorée de Cracovie avec des rêves qui l’emmenaient déjà vers Paris.
1914-1919 en NORVEGE

En 1914, il est à Berlin lors de la déclaration de guerre. Il a 48 heures pour quitter l’Allemagne du fait de ses origines polonaises et de sa nationalité russe. Il se réfugiera en Norvège (pays neutre) où il restera jusqu’à fin 1919. Il habite Asker dans un chambre chez un habitant non loin d’Oslo. Il reçoit l’aide d’un peintre suédois Isaac Grûnewald et d’un collectionneur d’art Johan Frederik Kroepellien. Il retranscrira les sévères et austères paysages norvégiens dans de nombreuses œuvres.
La situation financière est très précaire malgré quelques expositions organisées probablement par Monsieur Kroepellien ou grâce au peintre Isaak Grünewald au Kunstforening de Bergen et Oslo. Il y gagnera une petite notoriété, apprendra le norvégien et gardera un très bon souvenir de ces cinq années d’exil. Mais c’est déjà Paris qui l’attire…
1920-1939 en FRANCE
Après un détour par l’Italie, c’est en 1920 que Joseph arrive à Paris au printemps (possiblement fin 1919 en fait) ce qui lui donnera l’occasion d’apprendre le français, langue qu’il possèdera toujours assez mal. Ce sera sa dernière destination et il y vivra jusqu’à sa mort. Malgré tout, il n’oubliera jamais ses racines polonaises. C’est à Paris qu’il trouvera le succès financier et la reconnaissance artistique.
Avec l’aide de Moïse Kogan, sculpteur (qui sera déporté en 1943), il trouve une place dans les ateliers de la rue Falguière, au 14, non loin de la »Ruche ». Comme de nombreux artistes nés en Europe Centrale ou de l’Est, il habitera donc non loin de Montparnasse dans ce qui deviendra son foyer jusqu’à sa mort. D’autres artistes ont fréquenté le même lieu et sont connus comme étant de l’école de Paris ou de Montparnasse : Marc Chagall, Amadéo Modigliani, Chaïm Soutine, Mela Muter et Mojzesz Kisling, Lipchitz, Indenbaum, Suares et Miestchaninoff. Il y avait alors une grande solidarité entre les Polonais, les Russes, les apatrides et les juifs.
Il garde malgré tout des attaches avec Lodz et les cercles artistiques polonais. Il illustre le livre de poésie de Mojzesz Broderson: « Perl Oinf Bruk ». Broderson était un des fondateurs de « Jung Ifysz », un groupe d’artistes et d’écrivains d’avant-garde d’origine juive. Le livre est publié à Lodz en 1920.
A partir de 1920, il fréquentera régulièrement le Jardin des Plantes à Paris et plus particulièrement le pavillon de la zoologie. C’est là qu’il observera et dessinera beaucoup d’animaux. Une vingtaine de planches gravées à la pointe sèche illustrent avec un certain humour cette observation. Il notait : « Il est bon de graver d’après la nature pour débuter : ainsi on prend une grande plume d’oie… Une plume est une chose fort intéressante pour un graveur qui apprend à voir une direction. Dans les débuts, il faut prendre pour modèles des objets qui ont un caractère de telle sorte que tu puisses voir la direction des lignes sur la plaque. »
De 1920 à 1925, il utilisera essentiellement cette technique de la pointe sèche que ce soit pour des textes bibliques ou mythologiques, des paysages norvégiens, méditerranéens ou de la côte vermeille. Malgré quelques planches très réussies, il abandonne ensuite la pointe sèche pour le burin. « Une ligne au burin est trop noble pour être accompagnée de lignes à la pointe sèche qui ont trop de mollesse ou de lignes à l’eau forte qui sont irrégulièrement régulières ». C’est là qu’il deviendra un maître de la gravure au burin et gagnera le surnom de « Virtuose du burin ».
C’est en 1920 qu’il devient sociétaire du « Salon d’Automne ».
Joseph ne se contentera pas de fréquenter des artistes. Il aura de nombreux contacts avec des poètes, des écrivains, des sculpteurs, des joueurs d’échecs mais ne se détournera jamais de son art.
Ces œuvres seront aussi exposées en solo à la galerie Berthe Weil qui a exposé entre autres Picasso et Modigliani.
En 1921 : il expose au Salon des Indépendants.
En 1922, il rejoint l’association des peintres et sculpteurs polonais constituée par l’Académie Colarossi à Paris. Il participe à une exposition d’art contemporain à Düsseldorf.



Il fera à Paris la connaissance d’Ingrid Sofia Morsing, une jeune fille issue de la bourgeoisie suédoise venue à Paris étudier la peinture qu’il épousera. Leur fils Henri, né le 22 mars 1922, surnommé Maïk par sa mère, deviendra peintre également.
En 1923 il expose seul pour la première fois à Paris, à la galerie « Le Nouvel Essor ». Il travaille également dans le sud de la France notamment à Collioure. Ses œuvres seront ensuite présentées régulièrement dans différentes galeries d’art parisiennes : le Salon des Tuileries, le Salon des Indépendants, le Salon d’Automne et aussi des expositions aux Etats Unis, en Grande Bretagne, en Norvège, l’Allemagne et en Suède.
En 1924, ses travaux sont publiés lors de l’exposition de l’association des graveurs réalisée par la société des Beaux-Arts de Varsovie. C’est à cette époque que la gravure au burin sur plaque de cuivre devient prédominante.
En 1925 il expose à la galerie Berthe Weill.
En 1926, il illustre « L’Eubage aux antipodes de l’unité » de Blaises Cendrars (5 épreuves au burin) à la demande de Jacques Doucet qu’il a connu par Suares.
1926 sera également l’année de son premier chef-d’œuvre : « L’Arche de Noé » pour la bible (6 gravures au burin) qui sera exposée en décembre à la galerie « Le Nouvel Essor ». Ce texte biblique préfacé par Gustave Kahn est le prétexte à une longue parade d’animaux exotiques dans un paradis où se mêlent neiges éternelles et palmiers.
En 1926, il rencontre pour la première fois Stanley William Hayter qu’il initiera à la gravure et en 1927, il participera avec ce dernier à la création de « l’Atelier 17 » qui avait pour but d’offrir un espace d’expérimentation aux artistes et verra passer Max Ernst et Joan Miro.
En 1927 il écrit un traité de la gravure au burin : » par la grâce de Dieu et même par l’admiration que je nourris pour les trésors de l’art graphique laissés par nos pères ( Mantégna était considéré comme le plus grand) j’ai entrepris d’écrire ce traité sur les procédés de la gravure au burin qui commence à mourir dans notre siècle ». Ce traité ne sera jamais édité. En effet Joseph parlait plusieurs langues mais ne maîtrisait pas suffisamment le français pour pouvoir publier.
En 1928, il publie à ses frais « Atlas », une suite de sept gravures au burin accompagnées d’un poème d’André Suarès qui connait un large succès. Plusieurs musées dont celui de Berlin et le Musée National de Suède acquièrent l’album. Séduit par cet album Jacques Doucet l’achète également et passera commande en juin de deux volets peints qui trouveront place dans son studio aux côtés d’œuvres de Picasso et de Miro.
Il expose à la Wanamaker Gallery de New York ainsi qu’à la Galerie Municipale de Lodz (environ 80 peintures et gravures). C’est à cette occasion prendra l’habitude de faire don d’œuvres à des collections publiques. Il visite Stockholm cette même année.
C’est cette même année ou en 1930 qu’il créera « La Jeune Gravure Contemporaine » avec Yves Alix, Amédée de la Patellière et Robert Lotiron. L’association a pour but de créer un lien amical entre graveurs et amateurs ainsi qu’à affirmer l’art de la gravure par tous les moyens. Joseph offrira à l’association deux gravures : « Les Ibis » en 1933 et « Les Rapaces » en 1944.
En 1929, il publie les « Croquis d’animaux », expose à la Galerie Georges à Londres.
En 1930 Il devient citoyen français et expose à la galerie Saint Georges de Londres ainsi qu’à la galerie Weill à Paris
De 1931 à 1936, il expose régulièrement à « La jeune Gravure Contemporaine »
En 1933, il est à San Francisco pour une exposition de ses œuvres.
C’est à son retour qui décide de graver « son Paris ». « Depuis les six semaines que je suis à Paris, tout le temps, je grave et je grave Paris. Aucun paysage ne m’intéresse, je rêve de Paris. Paris à gauche, Paris à droite. C’est l’architecture qui m’intéresse……. Je veux mettre dedans toute ma science, toute mon intuition et surtout je veux faire de la gravure au burin. Charles Meryon a bien fait Paris mais le pauvre animalier Hecht va faire Paris au burin et je vais faire Paris animalier ». Hecht mêlera en effet monuments et animaux avec beaucoup d’humour. Il existe de très nombreux états des gravures de Paris qui nous prouvent combien l’artiste maîtrisait bien le burin et combien l’étude des gravures de Montegna lui avait appris cette maîtrise.
En 1933 également : L’Arche de Noé exposée à la Galerie « Le Nouvel Essor » par Auguste Jacquart, Paris.
Il passe de nombreuses vacances à Belle Ile en mer avec sa femme et son fils.
Le 8 septembre 1935, sa femme meurt.

En 1936, il voyage en Suède, correspond avec des collectionneurs et des amateurs de gravure comme Campbell Dodgson du British Museum et Otto Schneid un historien d’art, écrivain et artiste.
Après le décès de sa première épouse, il épouse en secondes noces une jeune artiste peintre et sculptrice suédoise Danna Elen Petreah Bildh (1889-1975). Sous son influence, il réalisera une dizaine de bronzes de petit format au modelé lisse, dépouillé, très stylisé et dans lesquels on retrouve les attitudes des animaux de ses gravures.
En 1937, il gagne deux médailles d’or pour ses gravures lors de l’Exposition Universelle de Paris.
En 1938 il publie les « Nouveaux croquis d’Animaux ». Son travail est présenté en Afrique du Sud (Johannesburg et Prétoria) ainsi qu’à la bibliothèque de l’Etat de Californie à Sacramento. Il publie l’album « Londres ».
En 1938 et 1939 il crée un album inédit, une suite de gravures : « L’île aux Cormorans » dans laquelle on retrouve des éléments liés aux vacances familiales sur le littoral atlantique. Dans ces planches, rigueur et abstraction y sont exceptionnellement présentes mais cet ordre géométrique lui permet de donner beaucoup de lumière aux dessins.
Il participe à l’album Fraternity édité par Hayter
1939-1945 LA GUERRE
Il quitte Paris à la fin de l’automne 1939 après s’être engagé volontaire à 48 ans. Il est évacué à Casablanca avant de revenir en France. Démobilisé durant l’été 1941, il évite Paris devenu trop dangereux, ne peut aller à Belle Ile en mer qui se trouve également en zone occupée. Il est ensuite hébergé chez un ami à Banyuls-sur-mer avant de rejoindre Belley dans l’Ain où il habite la propriété de » l’Evesquaz » (ancienne résidence campagnarde des évêques de Belley) appartenant à son ami Charles Pranard.
Les conditions sont difficiles. Il reçoit peu ou pas de nouvelles de sa femme ou de son fils. Ses origines polonaises et surtout juives compromettent sa sécurité malgré sa naturalisation et son peu de religion. Il peint les paysages « Belleysants » pendant cette période.
Sa connaissance du russe lui permettra de sauver des prisonniers russes capturés par la résistance et qui allaient être fusillés car personne ne les comprenait.
Joseph perdra toute sa famille pendant la guerre à l’exception d’une tante mariée à un Anglais et qui vivait en Angleterre.
NB : Le Bugey a été pendant l’occupation un refuge pour d’autres artistes : Picabia, Gertrude Stein, Paul Claudel et nul doute que Joseph les a rencontrés.
1944-1951 RETOUR A PARIS
A l’automne 1944 il retrouve Paris et son atelier cité Falguières mais il n’a plus le moral et ne grave guère.
En 1944 et 1945, il expose à la galerie Denise René grâce à son ami Roger Blin.
En 1946 avec son ami et étudiant Stanley Hayter de retour d’Amérique et qui loge chez lui, il compose la gravure connue sous le titre de « La Noyée ».
En 1948, il débute ses expérimentations de gravures en utilisant de petites plaques gravées afin d’obtenir des compositions variées avec les différents éléments. Les plaques pouvaient être utilisées avec de l’encre ou sans encre, par simple gaufrage. Cette nouvelle manière de graver a été décrite par Jean Adhémar ( Twentieth Century Graphic, London 1971) et Pierre Descargues ( Joseph Hecht discovers: a new relief engraving process, « Arts », 1949). On compte environ une cinquantaine d’œuvres de ce type.
Il crée encore quelques gravures au burin comme « Le Grand Duc »
En 1949, il reçoit une commande pour créer un modèle pour une tapisserie par la manufacture des gobelins de Suède.
En 1950 il illustre un dernier ouvrage « Quelques aventures de maître Renart »
Il meurt brutalement à son domicile le 19 juin 1951.

